74-84 rue Olivier de Serres (Paris 15ème)

Métro/Tram : Convention (Ligne 12), Porte de Versailles (Ligne 12) ou Georges Brassens (Tram – T3a)
Lieu notable : Ancien siège de Canal+ et de LCI
La rue porte le nom d’Olivier de Serres, agronome français, connu plus particulièrement pour son traité Théâtre d’Agriculture et mesnage des champs publié en 1600

En vous plongeant rue Olivier de Serres depuis la rue de la Convention, vous remarquerez à coup sûr une tour dominant cette artère. Cette tour demeure le symbole d’une période de transition pour le paysage audiovisuel français avec l’avènement des chaînes commerciales et la fin de monopole d’Etat. C’est dans cette tour que Canal+, première chaîne privée française, a fait ses premiers pas télévisuels.

Bien avant la télévision et l’édification de cette bâtisse, c’est avec le football que cette adresse a écrit son histoire. En 1918, alors que la Grande Guerre continue ses ravages, la première finale de la coupe de France désigne l’Olympique de Pantin comme vainqueur de la compétition au sein du stade de la Légion Saint-Michel. Jusqu’en 1923, ce lieu compte parmi les lieux de rencontres sportives de la capitale parisienne. Une courte existence qui aurait pu tomber dans l’oubli si un groupe d’élève de l’école Saïda (située non loin) n’avait pas œuvré auprès de la municipalité pour qu’une plaque soit déposée à cet endroit pour se rappeler de ce passé.
Car rien effectivement ne laisse supposer cette histoire puisqu’en 1973 la tour dite Olivier de Serres a pris place à l’endroit même où le stade a sans nul doute fait vibrer des milliers de spectateurs.

Cette tour, d’une hauteur de 66 mètres pour 18 étages, accueille durant ses premières années le siège social de la caisse centrale de Crédit Hôtelier.
C’est également durant cette décennie que commence à se dessiner ce que sera la quatrième chaîne qui s’installera dans la tour près de 10 ans après son érection.
A l’origine de ce projet, on retrouve Jean Frydman, un homme qui symbolise à de nombreux égards les affres et les évolutions du XXème siècle. Durant la seconde guerre mondiale, il est résistant puis réussit à s’échapper d’un convoi qui devait le conduire au camp de Buchenwald. Après la guerre c’est notamment dans la communication que Jean Frydman se fera connaître. Il sera l’un des fondateurs de la station de radio Europe 1 ainsi que de la régie de publicité Mediavision. Au niveau de la télévision, il mettra en place la société TVCS (télévision communication service) qui résulte d’une idée permettant à la fois de se conformer au monopole de l’audiovisuel public tout en créant une chaîne privée qui ne dirait pas son nom. L’idée est aussi simple qu’ingénieuse. Antenne 2 ne diffuse ses premières émissions quotidiennes qu’en fin de matinée. Le reste du temps la deuxième chaîne ne diffuse qu’une mire d’étalonnage. Il suffirait d’utiliser ce temps d’antenne laissée en jachère pour proposer des programmes conçus par des entreprises pour communiquer auprès de leurs clients ou de leurs fournisseurs. Pour être conforme au monopole et afin de ne toucher qu’un public bien spécifique, lesdits programmes seraient cryptés. Il existe à l’époque un pays qui a développé ce principe de télévision cryptée : les Etats-Unis. Frédéric Chapus, un des collaborateurs de Jean Frydman, se rend donc outre-Atlantique au nom de la société TVCS afin d’en savoir plus sur cette technologie et sa faisabilité commerciale. Un dossier complet est donc monté et prêt à être lancé. La France aurait pu avoir sa première chaîne privée dès la fin des années 70 mais le projet reste en l’état…pour le moment. Dans le même temps, l’exécutif français se prépare à l’élection présidentielle de 1981 par conséquent cette brèche éventuelle au monopole audiovisuel nécessiterait une plus grande marche de manœuvre. Quant au niveau du diffuseur, TDF, déjà s’esquisse le projet d’une véritable 4ème chaîne à partir de l’ancien réseau 819 lignes noir et blanc de TF1 laissé progressivement vacant au fur et à mesure du passage de TF1 sur le réseau couleur 625 lignes à partir de 1976.

C’est ainsi que les années 80 commencent avec un projet de 4ème chaîne qui possède déjà les atouts techniques mais qui reste à définir au niveau de ses programmes. En 1981, la France passe à gauche tant au niveau du pouvoir exécutif que du pouvoir législatif. Cela se traduit notamment par la loi du 29 juillet 1982 qui met fin au monopole d’Etat sur l’audiovisuel. Dans le même temps, le Gouvernement met en avant le principe d’une quatrième chaîne mais le projet reste encore à esquisser.
C’est du côté du groupe Havas que les choses prendront forme. Havas est l’un des actionnaires de la société TVCS mais pour des raisons politiques le projet développé par Jean Frydman et son équipe est repris par la direction du développement d’Havas emmené par Léo Scheer. Lorsqu’en 1982, André Rousselet, ancien directeur de cabinet de François Mitterrand, prend la tête d’Havas, Léo Scheer et son équipe lui présente le projet de cette chaîne qui a pour nom de code Canal 4. Dès lors, l’ensemble de cette équipe œuvrera à faire aboutir ce qui sera la première chaîne privée de France.
Dans un premier temps est évoqué une chaîne culturelle mais finalement ce sera une chaîne principalement consacrée au cinéma avec un cahier des charges lui permettant d’être le diffuseur, à la télévision, des films cinématographiques en première exclusivité. Cette chaîne ne nécessitera pas d’augmentation de redevance et elle sera accessible par abonnement. On retrouve dans ces pionniers Philippe Ramond, qui partira ensuite sur le projet de TVES de Robert Hersant. Mais c’est surtout Pierre Lescure et Alain De Greef, les enfants du Rock d’Antenne 2, qui donneront à cette chaîne son ton particulier.

Canal 4 devient Canal+ et c’est le dimanche 4 novembre 1984 à 8h du matin qu’André Rousselet ouvre l’antenne depuis la tour Olivier de Serres. Pour la première fois en France une chaîne privée sur abonnement diffuse ses programmes avec un style graphique marquée par sa fameuse ellipse qui introduit la notion même d’habillage télévisuel. La première émission emmenée par le journaliste Michel Denizot, qui officiait auparavant sur TF1, est en clair. Il s’agit de donner envie aux téléspectateurs de s’abonner à la quatrième chaîne. Ce qui est une contrainte pour Canal+ (obligation de diffuser un certain nombre d’heures quotidiennes en clair) est très vite perçu comme une opportunité. Les plages en clair doivent être la vitrine de la chaîne. L’espace d’une journée, celle du 4 novembre 1984, le centre de la télévision n’est plus à Cognacq-Jay mais bien rue Olivier de Serres tant la télévision est en train de vivre un moment singulier de son histoire.  

La fête bat son plein et pour son premier jour Canal+ accueille les personnalités du monde médiatique, politique et culturel. L’heure est à l’euphorie et à cette envie de changer les codes télévisuels.

Pourtant, la première année de Canal+ est incertaine appuyée par l’annonce de l’arrivée prochaine de nouvelles chaînes privées mais gratuites cette fois. La quatrième chaîne perd de l’argent et déjà son reformatage en chaîne commerciale gratuite est envisagé.
Mais la direction de la chaîne croit à l’avenir de ce réseau en crypté et progressivement elle consolide les fondations de Canal+. Alain De Greef, directeur des programmes met en place au fur et à mesure des années des émissions qui deviendront cultes au regard de l’histoire de la télévision. La chaîne a l’avantage de ne pas voir son existence liée à la publicité mais à l’abonnement. Cela met donc Canal+ à l’abris des guerres d’audience et cela lui permet de pouvoir tenter des paris de programmation. Si les premiers mois de la chaîne constituent une période d’essais en tout genre, c’est progressivement que Canal+ construira son image de divertissement et d’impertinence, le fameux « esprit Canal ».

Ainsi Coluche présentera durant quelques mois à partir d’octobre 1985 le premier journal satirique de la chaîne : Coluche 1 faux. Dans le même temps, Philippe Gildas met en place une émission quotidienne le midi intitulée tout simplement Direct. Cette émission sera un véritable laboratoire avant l’avènement du fameux Nulle Part Ailleurs à la rentrée 1987. La plupart de ces émissions sont conçues et tournées au sein même de la chaîne. Certains des studios donnent directement sur l’extérieur, déjà la chaîne communique à travers son siège. C’est l’époque de l’irrévérence et de l’insouciance qui feront de Canal+ une chaîne incontournable à la fois dans la paysage audiovisuel français mais aussi international. C’est ici que de nombreuses personnalités feront leurs premiers pas à la télévision ou consolideront leur notoriété.

1992 voit le déménagement de TF1 à Boulogne-Billancourt, témoignage d’une époque révolue. Canal+ suit cette tendance en quittant la tour Olivier de Serres pour s’installer dans un tout nouveau bâtiment à la couleur blanche dominante située quai André Citroën.
Deux ans plus tard, la tour Olivier de Serres verra de nouveau une chaîne de télévision faire ses premiers pas avec LCI, la chaîne d’information du groupe TF1. Première chaîne d’information à la télévision, LCI, tout comme Canal+, sera une télévision qui verra les premiers pas à l’image de journalistes devenus depuis des figures incontournables du petit écran. Un nouveau pari audiovisuel qui connaîtra également un beau succès.
Comme un clin d’œil, lors de la soirée des dix ans de Canal+, les Nuls feront un duplexe depuis la tour Olivier de Serres comme un passage de relais entre l’ancienne Canal+ et la LCI d’alors.
En 2000, LCI quitte à son tour l’adresse pour rejoindre le siège de TF1.C’est ensuite la société Orange qui fera de la tour son siège social, l’immeuble prenant alors parfois la dénomination de tour Orange.
En 2021, la société de télécommunication a, à son tour, dit au revoir à la rue Olivier de Serres pour s’installer à Issy les Moulineaux.

Photos©Balades télévisuelles

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