
Métro : Porte de La Chapelle ou Front populaire (Ligne 12)
Lieu notable : Studios de la Montjoie (AB productions)
C’est après la première guerre mondiale que l’avenue de Paris prend le nom d’avenue du Président Wilson du nom de Woodrow Wilson, Président des Etats-Unis de 1913 à 1921.
Cette zone géographique est également connue sous le nom de Plaine Saint-Denis regroupant les communes de Saint-Denis et Aubervilliers.
On continue de remonter l’avenue du Président Wilson. Après notre première étape au numéro 50, nous voici devant le numéro 144. Ce grand bâtiment aura accueilli pendant près de 10 ans l’émission phare de la jeunesse, le Club Dorothée, ainsi que les différentes sitcoms du groupe AB Productions.
C’est d’ailleurs un pari audacieux qu’a pris cette société en quittant le quartier chic de l’avenue Kleber dans le 16ème arrondissement pour s’installer à la plaine Saint-Denis en cet été 1987. Il convient au préalable de se remettre dans le contexte de l’époque.

Depuis 1978 et l’avènement de l’émission RécréA2 sur Antenne 2, sous l’impulsion de Jacqueline Joubert, Dorothée est devenue au fur et à mesure des années une animatrice phare de la télévision et la star des jeunes téléspectateurs. Au fur et à mesure une bande s’est constituée autour d’elle venant d’horizons très divers (Dessinateur avec Cabu, chansonnier avec Corbier ou bien encore attaché de presse avec Jacky). Une alchimie s’est créée à l’écran appuyé par des dessins animés qui, depuis, sont devenus culte à l’image de Goldorak. La popularité de l’animatrice avait capté l’attention d’une toute jeune société : AB Productions. Reprenant les initiales de ses fondateurs, Jean-Luc Azoulay et Claude Berda, cette société se spécialise d’abord dans la production et la distribution de disques. C’est ainsi qu’en plus d’être animatrice Dorothée se voit proposer d’être également chanteuse au début des années 80. Le succès est tel qu’à partir de 1982, Dorothée sortira un album annuellement. Elle se voit proposer dans un premier temps de chanter les indicatifs de RécréA2 mais également certains génériques de dessins animés (les Schtroumpfs ou bien encore le sourire du dragon) puis des compositions originales. Si RécréA2 reste une production du service public, AB productions sera donc bien présent sur la partie musicale. Ainsi en 1986, comme une introduction de la suite à venir, la société produit la chanson d’Emmanuelle Mottaz appelée à devenir un standard incontournable d’AB Productions : Premier Baiser. Gros succès dans les hits parades de l’époque à commencer par le Top 50. AB Productions peut croire en l’avenir et un coup de pouce du destin pourrait faire basculer l’aventure en un incroyable défi télévisuel.

Ce coup de pouce c’est la privatisation de TF1 en 1987. La doyenne des chaînes de télévision est vendue au groupe Bouygues. Dès lors la télévision entre dans une nouvelle ère celle de la concurrence effrénée entre les différents groupes de télévision. TF1 privatisée souhaite marquer des points dès la rentrée 1987 d’autant plus que La Cinq a commencé à vider la chaîne de ces plus grands animateurs (Sabatier, Sébastien, Collaro). Au niveau des émissions jeunesses le calcul est simple : Faire basculer sur la Une l’équipe qui aura largement dominé le secteur jeunesse depuis près de 10 ans à commencer par son animatrice phare Dorothée. Au printemps 1987, le départ de Dorothée d’Antenne 2 est acté non sans douleur. Jacqueline Joubert se sent trahie d’autant plus qu’une partie des animateurs de l’émission part également sur TF1 (Ariane, Corbier, Patrick). Qu’est ce qui a conduit Dorothée à quitter la chaîne où elle a installé sa notoriété ? Sans doute plusieurs éléments. Le premier est que Dorothée dirigera l’unité de programme jeunesse de TF1. Le second est que potentiellement elle verra sa présence à l’écran se consolider. Le troisième est sans doute le goût du challenge qui plus est entouré d’une équipe qui l’a soutenu dans le lancement de sa carrière de chanteuse.

AB productions souhaite donner à TF1 des émissions jeunesse grandioses. Il leur faut donc un lieu capable d’accueillir du public mais également capable d’accueillir de grosses productions télévisuelles le tout à un prix accessible. C’est ainsi qu’AB investit la Plaine Saint-Denis. La première saison se déroulera au studios 233 (nommé studio 7) des studios de France au 50 avenue du Président Wilson. Au début, les différentes émissions de Dorothée occupent les créneaux du mercredi matin (Dorothée matin), le dimanche matin (Dorothée dimanche) et surtout le mercredi après-midi (Club Dorothée). Le mercredi après-midi constitue sans doute l’émission la plus emblématique proposant plus de 3 heures de direct en public proposant ainsi un grand spectacle avec bien entendu des séries appelées à marquer la mémoire des téléspectateurs. Le succès est immédiat et laisse peu de marge à la concurrence. RécréA2 disparaîtra ainsi en septembre 1988. Le succès des émissions de Dorothée est tel que TF1 propose plus d’émissions à l’équipe en 1988. AB Productions investit dans de nouveaux studios (7 au total) au 144 avenue du Président Wilson (ou 12 rue de la Montjoie) avec notamment le studio 1000 (qui gardera la dénomination de studio 7) où sont tournés les émissions du mercredi après-midi. L’ensemble des émissions prennent le nom de Club Dorothée et l’émission devient petit à petit une chaîne dans la chaîne avec 2 émissions quotidiennes en semaine et une émission le samedi et le dimanche ainsi que des émissions dérivées (Jacky Show, Pas de pitié pour les croissants etc.). C’est sans doute l’âge d’or des émissions jeunesse à la télévision tant le secteur est investi par une chaîne de télévision (cela ne s’est jamais reproduit depuis) avec une interaction continue entre les animateurs et les téléspectateurs. Progressivement AB Productions met en place le tournage de ses fameuses sitcoms à commencer par Salut les Musclés en 1989 mais surtout Hélène et les Garçons à partir de 1992 qui deviendra un véritable phénomène télévisuel mais également musical (grâce aux concerts de son actrice et chanteuse Hélène Rollès). Près de 15 sitcoms verront ainsi le jour (à une période 7 sitcoms seront enregistrées en même temps).

C’est une véritable industrie télévisuelle qui s’est mise en place et pour faire face à ces enjeux, le producteur et scénariste Jean-Luc Azoulay s’est construit un chalet avec jardin au-dessus du plateau 200. Cela lui permet d’avoir un cadre de vie bien plus accessible que sur Paris mais surtout d’être en lien constant avec les activités d’AB Productions. Le chalet fera d’ailleurs une apparition dans le générique du Miel et des abeilles et servira des années plus tard au tournage de la télé réalité Secret Story.

En parallèle des émissions, d’autres activités voient le jour au 144 avenue du Président Wilson avec un magazine papier hebdomadaire (Dorothée magazine) ou bien encore un label musical (AB disques).
Le Club Dorothée et la diffusion des sitcoms permettent à TF1 d’asseoir son leadership. La recette du succès s’explique par une proximité complète entre les animateurs et le public mais également par la diffusion de séries populaires qui ont vu leur notoriété croître et s’installer au fur et à mesure des années.
Néanmoins de nombreuses polémiques émaillent cette aventure à commencer par la diffusion de séries japonaises dont certaines apparaissent non adaptées à un jeune public (Hokuto no Ken/Ken le survivant) mais c’est surtout le début d’une attaque des œuvres de ce type par la presse et parfois même le monde politique. L’époque a depuis bien changé en ce domaine. De même l’émission est parfois critiquée par la presse pour ses jeux ou ses différentes séquences mais aussi par sa participation à une guerre télévisuelle entre chaînes (à l’image de la chanson des Musclés : Antoine Daicône).
Une première érosion intervient en 1995 avec l’arrivée de l’émission jeunesse A tout Spip qui n’est pas produite par AB Productions. TF1 commence à poser les premiers jalons de l’après Club Dorothée en pleine quête de sens. Dans le même temps, les émissions de Dorothée et de sa bande voient leurs créneaux de diffusion diminuer. Fin 1996, une semaine après TPS (dont l’un des actionnaires est TF1), AB Sat est lancé proposant son propre bouquet de chaînes satellite et à destination du câble. Le groupe AB productions entrevoit peut-être alors ce qui allait se passait en 1997. Ainsi, le Club Dorothée voit un peu plus sa diffusion se réduire sur TF1 et au printemps 1997, la Une annonce que l’émission ne sera pas renouvelée à la rentrée et avec elle les différentes productions d’AB. Plusieurs éléments permettraient d’expliquer la fin de l’aventure : La concurrence d’AB sat, une baisse des audiences même si elles se maintiennent à un bon niveau mais surtout une volonté pour TF1 de faire évoluer son antenne. Le printemps 1997 sera décidemment une période noire puisqu’un incendie détruit une partie du bâtiment qui accueille AB Sat. Le vendredi 29 août 1997, Dorothée et son équipe disent au revoir à leur public après 10 ans d’antenne sur TF1 mais également après près de 20 ans d’émissions si on comptabilise les années sur Antenne 2. Fin d’une époque et d’une grande aventure.
Toutefois et sans doute sans le savoir, Dorothée ne dit pas adieu à son public et à la Plaine Saint-Denis. Outre l’aventure IDF1, l’animatrice revient en tant qu’invitée d’un prime time exceptionnel sur TF1 le vendredi 23 janvier 2025. La Une souhaite marquer son cinquantième anniversaire à travers notamment une émission événement pour rendre hommage à l’artiste : « Merci Dorothée ! ». Enregistrée le 26 novembre 2024 au studio 128, situé non loin des studios de la Montjoie, l’émission présentée par Nikos Aliagas permet de boucler la boucle de l’aventure avec les témoignages d’une partie de la bande de Dorothée, des hommages rendus aux personnalités disparus (Corbier, Ariane, Framboisier, René et le Dr Klein). Cerise sur le gâteau, Dorothée interprète en conclusion de ces retrouvailles une chanson inédite « J’ai dans mes souvenirs ». TF1 est leader en termes d’audience ce soir-là.
Quant à AB Productions l’épopée ne s’arrête pas à la fin du Club Dorothée. Ainsi en 1999, Claude Berda et Jean-Luc Azoulay se séparent. Ce dernier tenait à garder des activités dans la production. AB Productions devient AB groupe et se spécialise dans la diffusion de chaînes thématiques. AB groupe se lancera ainsi dans la TNT avec notamment NT1 mais aussi en Europe plus particulièrement avec AB3 en Belgique. En 2017, Mediawan rachète AB Groupe, la société étant alors renommée Mediawan Thematics. Seules quelques chaînes conservent ce passé historique dans leur dénomination (AB1) mais aujourd’hui AB n’existe plus.
Le 144 avenue du Président Wilson abrite toujours les studios baptisés Studios de la Montjoie (du nom de la rue adjacente) et appartenant à un groupe privé. Un temps, il fut envisagé la démolition de ce lieu mais il semble que le projet ne soit plus à l’ordre du jour. En quittant ces lieux, sans doute fredonnerez-vous la chanson de Dorothée : Un jour on se retrouvera.
Photos©Balades télévisuelles
Mise à jour : 25 janvier 2025

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